
Suis-je trop sensible ou est-ce que je réagis trop fort ?
Comprendre ses émotions sans s’invalider
Rédigé par Gio Arcuri, OT, MSc
Ergothérapeute en santé mentale
Chargé de cours, Université McGill
Fondateur de la Clinique Vivago
« Suis-je trop sensible ? »
« Pourquoi ça m’affecte autant ? »
« Est-ce que j’exagère encore ? »
Ces questions ne viennent pas de personnes irrationnelles ou dramatiques. Elles viennent le plus souvent de personnes lucides, sensibles et réfléchies, qui ressentent intensément — et qui ont appris, avec le temps, à douter de leurs propres réactions émotionnelles.
Si tu t’es déjà surpris·e à repasser une conversation en boucle, à t’excuser d’être blessé·e, ou à te demander si tes émotions sont “légitimes”, cet article est pour toi.
Comprendre ses émotions ne signifie pas devenir moins sensible.
Cela signifie devenir plus ancré·e, plus informé·e, et plus confiant·e envers soi-même.
Pourquoi tant de personnes se demandent : « Suis-je trop sensible ? »
Cette question n’apparaît presque jamais par hasard. Elle émerge souvent chez des personnes qui ont appris — parfois très tôt — que leurs émotions étaient trop intenses, dérangeantes ou inappropriées.
La recherche montre que le doute émotionnel se développe fréquemment dans des contextes où :
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les émotions ont été minimisées ou invalidées (« ce n’est pas si grave », « tu exagères »)
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l’acceptation dépendait du fait d’être calme, facile ou performant·e
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le conflit était vécu comme menaçant
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les rôles de performance ou de soins laissaient peu de place à l’expression émotionnelle
Avec le temps, plusieurs personnes apprennent à se surveiller plutôt qu’à s’écouter. Au lieu de se demander ce qu’elles ressentent, elles se demandent si elles ont le droit de ressentir ainsi.
Sur le plan psychologique, ce pattern est associé à la suppression émotionnelle — une stratégie liée à une augmentation du stress, de l’épuisement émotionnel et à une diminution du bien-être à long terme (Gross & John, 2003).

Que signifie vraiment « réagir trop fort » — et ce que ça ne signifie pas
Le terme « réagir trop fort » semble objectif, mais il ne l’est presque jamais.
Dans la majorité des cas, ce qui est perçu comme une sur-réaction correspond plutôt à :
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une accumulation d’émotions non exprimées
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une activation du passé par une situation présente
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une surcharge du système nerveux
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une réaction à l’invalidation répétée
Les neurosciences aident à comprendre ce phénomène. En situation de stress chronique, les systèmes de détection de la menace dans le cerveau (notamment l’amygdale) deviennent plus réactifs, tandis que les mécanismes de régulation deviennent moins efficaces (McEwen & Morrison, 2013).
Résultat : la réaction peut sembler “plus intense”, non pas parce qu’elle est inappropriée, mais parce que le système est déjà saturé.
L’intensité d’une émotion n’est pas un indicateur fiable de sa légitimité.
Les émotions sont des informations, pas des défauts de caractère
Les émotions sont souvent présentées comme des obstacles à la rationalité. Pourtant, la recherche démontre clairement qu’elles sont des signaux adaptatifs essentiels à la survie, aux relations et au sens (Damasio, 1994).
Les émotions peuvent signaler :
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des besoins non comblés
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des limites dépassées
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des valeurs menacées
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une perte ou une déception
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un besoin de repos, de sécurité ou de connexion
Supprimer une émotion ne la fait pas disparaître. Elle se déplace — souvent vers le corps (tensions, fatigue), les comportements (évitement, irritabilité) ou les pensées (rumination, autocritique).
Comprendre ses émotions, c’est apprendre à lire le message, pas à attaquer le messager.

Sensibilité et conscience émotionnelle : deux choses différentes
La sensibilité est souvent confondue avec la fragilité. En réalité, elle reflète une réceptivité accrue aux états internes, aux dynamiques relationnelles et à l’environnement.
La conscience émotionnelle, quant à elle, correspond à la capacité de :
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reconnaître ses émotions sans agir impulsivement
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différencier ce que l’on ressent de ce que l’on fait
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réfléchir plutôt que réagir
Les recherches sur l’intelligence émotionnelle montrent que cette conscience est associée à de meilleures relations interpersonnelles, à une meilleure gestion du stress et à une plus grande résilience psychologique (Mayer, Salovey & Caruso, 2008).
Être conscient·e de ses émotions ne signifie pas ressentir moins.
Cela signifie savoir ce que l’on ressent et pourquoi.
Quand les émotions semblent « trop intenses » : ce qui se passe réellement
Lorsque les émotions deviennent envahissantes, il s’agit rarement d’un événement isolé. Il s’agit plutôt d’une charge émotionnelle cumulative.
Les facteurs fréquents incluent :
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le stress chronique ou l’épuisement
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les tensions relationnelles prolongées
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la surcharge sensorielle
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le manque de récupération
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l’auto-surveillance constante
D’un point de vue du système nerveux et de l’ergothérapie, les humains ont besoin d’un équilibre entre engagement et restauration. Lorsque la restauration est insuffisante, la régulation émotionnelle devient plus difficile — non pas par faiblesse, mais par limite physiologique.
C’est pourquoi de petits déclencheurs peuvent provoquer de grandes réactions lorsque la personne est épuisée. Le système indique une limite, pas un défaut.

Une meilleure question que « Suis-je trop sensible ? »
Plutôt que de juger tes émotions, essaie de te demander :
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À quoi cette émotion répond-elle ?
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Qu’est-ce qui s’est passé juste avant ?
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De quoi cette émotion a-t-elle besoin ?
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À quel pattern plus large appartient-elle ?
Ces questions déplacent le regard du jugement vers la compréhension — un changement associé à une diminution de la réactivité émotionnelle et à une meilleure régulation à long terme (Kashdan et al., 2015).
Apprendre à comprendre ses émotions plutôt que de lutter contre elles
La compréhension émotionnelle est une compétence, pas un trait de personnalité.
Les approches fondées sur les données probantes incluent :
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la mise en mots des émotions (nommer réduit l’activation émotionnelle)
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l’identification des patterns
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la distinction entre émotion et comportement
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la contextualisation des émotions dans les rôles, les environnements et les exigences du quotidien
Ces compétences sont au cœur des approches de régulation émotionnelle, mais aussi des interventions en ergothérapie qui relient émotions, fonctionnement et participation à la vie quotidienne.

Quand le doute émotionnel commence à nuire au quotidien
Le doute émotionnel devient problématique lorsqu’il interfère avec :
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la prise de décision
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les relations
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le travail ou les études
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le repos et la récupération
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le sentiment d’identité ou de confiance en soi
Les signes fréquents incluent :
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se remettre constamment en question
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minimiser ses besoins pour éviter les conflits
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se sentir épuisé·e émotionnellement
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avoir de la difficulté à fonctionner malgré une bonne introspection
À ce stade, le soutien n’a pas pour but de “corriger” les émotions, mais d’apprendre à vivre avec elles de façon plus fonctionnelle.
Tu n’es pas « trop sensible ». Tu réagis à quelque chose.
Les personnes qui se demandent si elles sont trop sensibles sont souvent très perceptives, attentives et engagées. Leur défi n’est pas de ressentir trop — c’est d’avoir appris à douter de ce qu’elles ressentent.
Comprendre ses émotions, ce n’est pas les réduire.
C’est leur donner du sens, du langage et une direction.
Et lorsqu’une émotion est comprise, elle devient généralement moins envahissante — non pas parce qu’elle disparaît, mais parce qu’elle cesse d’être incomprise.
La sensibilité émotionnelle est souvent le reflet de besoins émotionnels non comblés — comme le besoin de validation, de sécurité ou de connexion. Mieux comprendre ses besoins émotionnels peut aider à donner du sens à l’intensité de certaines réactions face à des situations particulières.
Apprendre à comprendre sa sensibilité émotionnelle ne consiste pas à changer qui l’on est, mais à développer des outils pour vivre ses émotions de façon plus sécuritaire et plus fonctionnelle. Pour plusieurs personnes, ce cheminement est facilité par une réflexion guidée, des stratégies de régulation émotionnelle et une meilleure compréhension du lien entre émotions et quotidien.
Références
Damasio, A. R. (1994). Descartes’ Error: Emotion, Reason, and the Human Brain. Putnam.
Gross, J. J., & John, O. P. (2003). Individual differences in emotion regulation. Journal of Personality and Social Psychology, 85(2), 348–362.
Kashdan, T. B., et al. (2015). Psychological flexibility and emotional regulation. Clinical Psychology Review, 38, 1–12.
Mayer, J. D., Salovey, P., & Caruso, D. R. (2008). Emotional intelligence. Annual Review of Psychology, 59, 507–536.
McEwen, B. S., & Morrison, J. H. (2013). The brain on stress. Nature Reviews Neuroscience, 14, 1–11.