

Rédigé par Gio Arcuri, ergothérapeute, MSc
Ergothérapeute
Chargé de cours universitaire
Fondateur de la Clinique Vivago
La neurodivergence est souvent présentée comme une caractéristique individuelle — quelque chose qui résiderait dans le cerveau, le système nerveux ou le fonctionnement cognitif d’une personne. Or, cette vision est incomplète. Pour réellement comprendre la neurodivergence, il faut poser une question plus fondamentale : que se passe-t-il lorsque la diversité neurologique rencontre des environnements qui n’ont jamais été conçus pour l’accueillir ?
Dans une perspective contemporaine de la santé mentale, la neurodivergence remet en question l’idée qu’il existerait une seule manière « normale » de penser, de ressentir, de communiquer, d’apprendre ou de fonctionner. Elle nous oblige à revisiter nos conceptions de la normalité, de la performance, des relations sociales et de la régulation émotionnelle — et à examiner le rôle central que jouent les environnements dans ce que nous appelons une « difficulté » ou un « trouble ».
Qu’est-ce que la neurodivergence ?
La neurodivergence désigne les variations naturelles du fonctionnement neurologique qui s’éloignent de ce qui est statistiquement ou socialement considéré comme typique. Elle inclut notamment :
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les profils du spectre de l’autisme
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le TDAH et la variabilité attentionnelle
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les troubles ou différences d’apprentissage
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les particularités du traitement sensoriel
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les différences dans la régulation émotionnelle, les fonctions exécutives ou la communication sociale
Il est essentiel de préciser que la neurodivergence n’est pas synonyme de pathologie. Elle décrit une diversité dans la manière dont les cerveaux traitent l’information, interagissent avec le monde et répondent aux exigences de leur environnement.

Qui définit ce qui est « normal » ?
En santé mentale, la notion de fonctionnement « normal » repose largement sur des moyennes statistiques, et non sur des vérités universelles. Les seuils diagnostiques sont souvent établis en fonction de l’écart par rapport à la norme populationnelle — des normes qui reflètent les expériences majoritaires, les cultures dominantes et des modèles historiques de fonctionnement valorisés.
Mais une moyenne n’est pas un idéal.
Lorsque nous qualifions une personne d’« en difficulté », nous la comparons implicitement à des environnements qui valorisent la rapidité, la performance constante, la communication verbale fluide, le multitâche, la tolérance sensorielle et la régulation émotionnelle normative — sans se demander si ces attentes sont réellement nécessaires à une vie saine et significative.
Cela soulève une question essentielle :
La neurodivergence est-elle intrinsèquement invalidante, ou le devient-elle dans des environnements qui exigent la conformité plutôt que l’adaptation ?
Le fonctionnement humain existe sur des continuums
D’un point de vue clinique et fonctionnel, les capacités humaines ne sont pas binaires. Elles s’inscrivent sur des continuums, notamment :
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l’attention et la concentration
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la sensibilité et la modulation sensorielle
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l’intensité émotionnelle et la régulation
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la flexibilité cognitive
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les styles de communication sociale
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le niveau d’énergie et la vitesse de traitement
Chaque individu se déplace sur ces continuums au fil du temps, selon le stress, le contexte, les attentes, les soutiens et les exigences environnementales.
La neurodivergence ne se situe pas en dehors de l’humanité — elle en fait pleinement partie.
Le rôle central de l’environnement : quand la différence devient souffrance
L’un des aspects les plus sous-estimés de la santé mentale est l’impact de l’environnement.
Les environnements incluent :
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les espaces physiques (bruit, lumière, surcharge sensorielle)
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les attentes sociales (contact visuel, small talk, expression émotionnelle)
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les structures institutionnelles (école, travail, systèmes de soins)
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les normes culturelles (productivité, autonomie, performance)
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les rapports de pouvoir et les dynamiques de marginalisation
De nombreuses difficultés attribuées à la neurodivergence n’émergent pas parce qu’une personne est incapable, mais parce qu’elle est contrainte de fonctionner dans des environnements rigides, peu flexibles ou non validants.
Si les environnements étaient :
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sensoriellement adaptés
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ouverts à différents styles de communication
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tolérants à des rythmes variés
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centrés sur les forces plutôt que sur la conformité
La neurodivergence serait-elle encore perçue comme un problème ?
Ou serait-elle simplement reconnue comme une autre manière d’être au monde ?


Masquage, épuisement et coût de l’adaptation
Lorsque les environnements ne sont ni inclusifs ni sécuritaires, les personnes neurodivergentes développent souvent des stratégies de masquage — en inhibant leurs façons naturelles de penser, de bouger, de communiquer ou de se réguler émotionnellement pour répondre aux attentes.
Si le masquage peut favoriser une adaptation à court terme, il entraîne fréquemment des coûts importants :
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stress chronique
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fatigue émotionnelle
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confusion identitaire
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symptômes anxieux ou dépressifs
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burnout autistique ou épuisement attentionnel
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perte de connexion avec ses besoins réels
Sous cet angle, une grande partie de ce qui est traité en santé mentale ne relève pas de la neurodivergence elle-même, mais des conséquences d’un désalignement prolongé entre la personne et son environnement.
Une perspective fonctionnelle et occupationnelle de la neurodivergence
Dans une approche fonctionnelle et occupationnelle, la santé mentale ne se mesure pas à la conformité à une norme, mais à la capacité d’une personne à participer de manière significative à sa vie quotidienne.
Les questions clés deviennent :
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La personne peut-elle s’engager dans des activités qui ont du sens pour elle ?
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Les environnements facilitent-ils ou entravent-ils cette participation ?
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Quelles adaptations réduisent les frictions inutiles ?
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Comment préserver l’identité, l’autonomie et l’agentivité ?
À la Clinique Vivago, la neurodivergence est abordée dans cette optique : l’objectif n’est pas la normalisation, mais l’alignement — entre la personne, son environnement et les occupations qui soutiennent son bien-être.


Neurodivergence, identité et compréhension de soi
Pour plusieurs personnes, comprendre leur neurodivergence entraîne une transformation profonde de l’identité, particulièrement lors de diagnostics tardifs. Cette compréhension permet de relire des années marquées par le sentiment d’être « trop », « pas assez » ou « en décalage ».
La question n’est plus :
« Qu’est-ce qui ne va pas chez moi ? »
Mais plutôt :
« À quoi ai-je dû m’adapter — et à quel prix ? »
Ce changement de regard est souvent thérapeutique. Il favorise l’auto-compassion, réduit la honte et ouvre la voie à des choix de vie plus respectueux de soi.
Aller au-delà des accommodements : vers une véritable inclusion
L’inclusion réelle dépasse les accommodements individuels. Elle nécessite de repenser les systèmes eux-mêmes.
Une approche de la santé mentale informée par la neurodiversité se demande :
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Quelles attentes sont rigides ou implicites ?
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Qui est au centre des normes ?
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Quels modes de fonctionnement sont valorisés — et lesquels sont pénalisés ?
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Comment faire évoluer les environnements avec les personnes qui les habitent ?
La neurodivergence ne demande pas aux individus de changer leur nature. Elle invite la société à élargir sa conception du possible.
En conclusion
Si la santé mentale vise réellement le bien-être, comprendre la neurodivergence implique de dépasser le diagnostic pour s’intéresser au contexte, au sens et au sentiment d’appartenance.
La véritable question n’est pas seulement de savoir si la neurodivergence existe.
Mais si nous sommes prêts à créer des environnements où la différence n’a plus besoin de faire mal.